Comment j’ai essayé de faire un documentaire historique sur le Japon ! (et moyennement réussi)

Pour ceux qui suivent ma chaine Youtube Jeremy Meets Japan, vous avez peut-être vu le mini-documentaire que j’ai réalisé sur l’histoire de Dejima. Si vous ne voyez pas de quoi je parle, la séance de rattrapage c’est maintenant là, tout de suite, en dessous !

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Vous étiez peut-être surpris de me voir dropper une vidéo traitant d’un sujet historique comme ça, entre les interviews, reportages et snacks. Alors je me suis dit qu’il pouvait être intéressant de vous expliquer comment j’en suis arrivé à travailler sur ce sujet. Et oui, car pour vous, c’était sans doute une simple vidéo historique de 15 minutes mais pour moi il s’agissait de sortir complètement de mes sentiers battus ! La façon de procéder, la préparation, le travail de recherche…oui oui je ne fais pas que bouffer des sushis en sucre non mais oh ! Allez c’est tipar pour le post-mortem de la vidéo Dejima !

Genèse

En 2016, j’ai décidé de partir un mois dans le Kyushu, 3e ile du Japon qui m’obsédait depuis quelques mois. Mais pour ne pas y aller simplement pour glander , j’ai préparé certains aspects de ce voyage (ça peut paraître évident pour certains mais je suis quand même bien à l’arrache d’habitude…). J’ai considéré chaque préfecture de l’ile et essayé de voir ce que chacune avait à offrir en dehors de ses spécialités culinaires et de ses spots touristiques.  A partir de là, l’idée était de faire des vidéos un peu plus poussées que mes vlog quotidiens, et ce sur des sujets suffisamment intéressants.

Première déconvenue, il est amusant de constater que des sujets que je pensais top au départ ne méritaient pas forcément un grande attention. Exemple : les enfers de Beppu. Ca fait de très belles vidéos mais j’ai complètement exclu cet endroit comme sujet pour un format documentaire. A l’inverse d’autres sujets dégageaient un bon potentiel qui s’est bien confirmé en continuant mes recherches sur place.

Sehr schön

Nagasaki, ce n’est pas qu’la bombe bébé

Comme beaucoup, je ne connaissais Nagasaki que par le prisme de la bombe atomique. En allant sur place, on se rend vite compte que la ville a une histoire beaucoup plus riche et antérieure à ce drame. De plus, contrairement à Hiroshima où vous ne pouvez pas échapper à l’immense Parc de la Paix et au Dome de la bombe, Nagasaki a été frappé dans le district d’Urakami, un peu au nord de la ville. Ce qui fait que son centre et partie la plus visitée de la ville ne renvoie quasiment pas à cet événement tragique. En fait, la grande histoire de Nagasaki est celle de sa place très particulière qu’elle va avoir dans l’histoire des relations entre le Japon et les autres nations, surtout pour le commerce. Bon ok, je viens un peu de digresser sur les charmes de cette ville comme souvent mais que voulez-vous, elle m’a beaucoup plu!

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Bref, je me reprends. En creusant l’histoire de la ville, on découvre vite l’existence de Dejima, un lieu confiné et contrôlé ou vivaient les seuls européens du Japon lorsque le pays a été fermé à l’étranger plus de 200 ans (parce que quand les Japonais ne sont pas contents, ils déconnent pas vraiment en fait). Donc, on découvre une histoire de mecs bloqués sur une mini-ile volontairement, et sans accès au pays à quelques mètres d’eux. Je ne vais pas développer ici, si vous voulez en savoir plus, regardez mon documentaire car c’est exactement le sujet, hein.

Ce pitch m’a de suite fasciné. Comment était la vie au quotidien sur une telle ile? Comment ils se nourrissaient ? Travaillaient ? S’occupaient pendant leur temps libre ? Dans ma vidéo, je mets longuement en place le contexte historique nécessaire à la compréhension mais c’est particulièrement cette histoire de huis clos qui m’a intéressé. Marchandise, contrebande…tel un Bernard de la Villardière, je me suis crée un imaginaire qui allait peut-être au delà de l’histoire réelle.. mais à ce moment-là je ne le savais pas encore, et cela m’a clairement motivé à aborder le sujet “Dejima” plus en détail.

Google Books et misère

Comme vous le savez, je ne suis pas un spécialiste des sujets historiques, mais j’estime que “la vie sur Dejima” est un sujet “moyennement” documenté sur internet. On y trouve l’histoire, quelques faits, quelques articles et voilà. J’ai beaucoup googlé pour essayer de comprendre ce qu’il se passait vraiment au Japon à ce moment. Quelles étaient les dates justes ? Pourquoi Dejima ? Quelles marchandises étaient échangées? Y avait-il vraiment de la contrebande? Etc… Quand je commence à essayer de tout mettre en ordre, je me rends compte qu’il me manque des détails importants ou bien qu’il y a des zones d’ombres qui ne me permettent pas d’imaginer correctement l’histoire. Finalement je suis parti à Nagasaki avec l’idée générale du sujet mais il me manquait beaucoup d’informations sur des éléments dont je voulais parler.

Alors venons au fait : comment concrètement réaliser un documentaire sur un sujet historique ?

Je vais détailler mes principaux supports de recherche en amont de ma visite a Nagasaki. Mais ils m’ont servi après mon voyage aussi : j’ai pu revoir mon script et mieux comprendre ce que je lisais auparavant. Je ne vais pas vous faire toute la bibliographie mais je veux vous présenter quelques types de documents utilisés : 

Les articles anglophones et francophones traitant du sujet

Exemple avec celui-ci qui contient des références à d’autres oeuvres et permet d’étendre sa recherche.
http://www.cairn.info/revue-internationale-d-intelligence-economique-2010-2-page-295.htm

Cela permet de trouver les références des livres écrits plus récemment sur le sujet, qui reprennent ou analysent les propos des Européens qui allaient au Japon à cette époque.

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Des extraits de livre écrits à l’époque

Via ces articles et en cherchant sur internet, on trouve des sources d’écrits de l’époque Edo qui ont des passages sur le sujet concerné, comme les carnets de voyage de gens qui prenaient les bateaux hollandais. Alors non, je ne suis pas allé dans d’obscures bibliothèques ouvrir des livres poussiéreux car j’ai profité du fantastique travail de Google Books, qui a scanné et mis en libre accès des tonnes de vieux ouvrages. C’est pratique, accessible…bref un gain de temps de ouf, vive le numérique !

Petit détail qui a son importance pour mon sujet sur les échanges entre l’Europe que le Japon : on trouve beaucoup d’écrits en langue française et anglaise des personnes ayant participé à ces voyages. Donc on peut saisir un sujet sans essayer de comprendre des documents japonais, ce qui est peut-être moins le cas avec des sujets plus centrés sur le Japon même. Et en bonus ça permet de se délecter de quelques perles, où tu te dis que le 19e siècle, c’était un autre délire :

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Cela dit, pas besoin d’être analphabète pour galérer en français. La langue française des années 1800 est quasiment identique à celle de maintenant donc ce n’est pas très rebutant. Mais j’ai parcouru une oeuvre un peu plus ancienne (1600-1700) et c’était beaucoup plus dur a comprendre. Les mots employés étaient différents, certains phonèmes complètement changés…tout en restant compréhensible, cela nécessitait pas mal d’efforts… alors que c’était techniquement du français ! Et comme je suis très organisé, je n’ai évidemment plus l’extrait du document à vous montrer.

Exode

Après ce travail de préparation, je me suis enfin rendu sur place. Je ne suis pas allé dans le Kyushu uniquement pour ce reportage mais j’avais clairement prévu de passer quelques jours à bosser dessus. Me voilà arrivé dans la ville de Nagasaki, où j’ai continué ma recherche d’informations. J’ai principalement été dans ces deux lieux :

Musée de l’Histoire et de la Culture de Nagasaki
C’est un musée hyper complet sur toute l’histoire de la région. Pour peu qu’on s’intéresse au Japon, je le conseille fortement ! Il
 y a des audioguides en anglais, ce qui m’a énormément aidé à comprendre ce qui était présenté et j’ai ainsi pu récupérer un maximum d’informations. J’y ai passé plusieurs heures, et j’ai même vu un spectacle où des mecs parlant le Nagasaki-ben s’embrouillent à propos d’une course de bateaux.

Dejima

Jusqu’en 1800 et plus, Dejima était bien une presqu’île artificielle reliée à la ville par un seul pont. Mais depuis les constructions modernes ont ont gagné du terrain sur la mer et l’ile s’est retrouvée complètement entourée par la ville. Les Japonais sont conscients du patrimoine historique que ce lieu représente et ils ont donc préservé l’intérieur de l’île de Dejima. Tous les bâtiments sont rénovés au fur et à mesure depuis quelques années. Il me semble que le fameux pont reliant l’ile à la ville vient d’être remis (il y a toujours de l’eau qui sépare Dejima d’un côté). On peut visiter Dejima pour quelques centaines de yen, entrer dans tous les bâtiments, voir des reconstitutions de mobiliers, des miniatures de scènes…n’hésitez pas a y aller, c’est très sympa !

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Outre les explications inscrites sur place, c’est bien sur l’interview et le tour guidé par M. Mamitsuka, responsable du Dejima Restoration Office qui a été indispensable à la création de mon documentaire. Sans lui, je n’aurais pas pu avoir des explications aussi complètes sur la vie de l’ile a l’époque. Et il n’a pas hésité a me sortir des documents d’époque pour appuyer ses propos. Je le remercie encore de sa participation et gentillesse !

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Petit a petit, les pièces du puzzle se mettent en place et j’étais enfin prêt à écrire un scénario. Mais pour tout vous dire, ce tour à Nagasaki et Dejima devait être un simple premier repérage pour une vidéo plus longue qui, comme vous le voyez dans le film, se serait intitulée “Nagasaki, l’ancienne porte de l’Occident” (J’ai changé le titre pour Youtube et mis une image peu esthétique pour m’adapter au style de la plate-forme).

Apocalypse

Modification du projet

Pour des questions de budget, de temps et d’investissement personnel dans le projet, je n’avais pas de plan pour retourner à Nagasaki suffisamment équipé et tourner d’autres images sur le sujet.  J’avais aussi contacté d’autres intervenants qui n’étaient pas malheureusement pas disponibles et qui auraient apporté un éclairage intéressant sur plusieurs points que je voulais aborder . Le but était de faire un documentaire plus long mais aussi plus rythmé et varié que celui que vous avez vu, tant dans les visuels que les propos.

Mais je ne voulais pas laisser le travail déjà fourni au fond d’un disque dur pendant plusieurs années alors je me suis quand même décidé à faire une première version, plus courte, que j’ai mise sur Youtube, L’histoire me paraissait suffisamment intéressante en soi pour en tirer quelque chose. Par manque d’images (surtout), et pour des questions de rythme (un peu), plusieurs sujets sont passés à la trappe comme l’histoire de Siebold, ainsi qu’une interlude sur la porcelaine d’Arita qui était exportée en Europe via Dejima a cette époque. 

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Si il y avait bien un seul avantage à ne pas avoir un scénario parfaitement écrit avant mon départ, c’était d’avoir pu moduler le script du reportage et tout de même sortir une video plus courte mais propre et, je l’espère, intéressante. Mais quels sont les écueils qui m’ont empêché d’avoir un script au poil et parfaitement défini avant de partir ?

  • La compréhension du sujet

Par manque d’habitude de rédaction et de travail sur un sujet utilisant beaucoup de sources, il m’était difficile d’emboîter les pièces du puzzle en amont. Exemple : j’ai mis beaucoup de temps a comprendre ou étaient les Chinois dans Nagasaki pendant la période de fermeture par exemple. En fait, plus on avance, plus on se pose de nouvelles questions ! Donc ils faisaient du commerce, mais avec quelles marchandises ? Une fois c’est de l’argent, une fois de la vaisselle…mais quels étaient les objets commerces principalement?. C’est seulement vers la toute fin du projet que j’estime avoir obtenu une bonne vision d’ensemble et d’avoir compris les détails.

  • La motivation personnelle :

S’impliquer sur son temps libre dans un sujet avant de l’avoir effleuré “physiquement”, c’est-à-dire en se rendant sur place n’est pour moi pas évident du tout. C’est très personnel, mais j’ai beaucoup de mal à rentrer dans un univers sans m’être imprégné de son ambiance. Je me sens parfois un peu con mais avec simplement des articles et des mots, je n’arrive pas a recréer cet univers dans ma tête, et donc le raconter aux autres. Bref, sachez que je ne suis pas prêt de vous écrire un livre les amis ! Et logiquement, beaucoup de choses se sont débloquées après mon séjour à Nagasaki.

  • L’angle

Pour finir cet article fleuve, je voudrais encore parler du décalage entre intention et réalisation finale. Ne vous méprenez pas, je suis plutôt content du produit mais au fond, je ne fais “que” vous raconter chronologiquement l’histoire de Dejima. Comme je disais plus haut, c’était surtout le huis clos qui m’intéressait dans ce sujet. Je voulais qu’il y ait un cote un peu obscur, shady, avec de la contrebande, appuyer les décalages culturels entre européens et japonais dans la vie de tous les jours…et expliquer les faits marquants qui ont créé la transition d’ile complètement fermée à celle d’une ile avec des infos qui leakent de partout et qui ont mené en partie a l’ouverture du pays. Bref un côté film policier/aventure. Finalement, il se trouve qu’il y a eu peu de contrebande et que les détails sur des éléments importants a mettre en scène comment l’assouplissement des règles sur les livres importés ne sont pas légion….d’après mes humbles recherches en tout cas. Du coup c’est tant pis, tout ce côté qui aurait pu être prenant est passé à la trappe. Je ne voulais pas prendre de largesses avec la vraie Histoire et j’en suis donc venu à cette structure chronologique pour expliquer l’histoire de Dejima.

Fin du game

Merci d’avoir lu jusqu’ici ! J’ai sans doute évoqué des choses qui sont des évidences pour certains, mais pour moi la création de cette vidéo était une aventure en soi. Et l’important c’est d’avoir finalement pu partager un épisode de l’histoire peu connu ici et passionnant ! J’espère en tout cas que cela vous a intéressé et peut-être donne l’envie d’aller voir la charmante Nagasaki ! (et Dejima of course).

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